• temple caodaiste, province de tay ninh, vietnam.

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  • temple de la dame noire. sud-vietnam.

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  • Les ambitions du Dr Thaksin


    Chapo :

    En remportant haut-la-main les élections du 6 février, le Premier ministre thaïlandais Thaksin Shinawatra a renforcé son emprise sur la vie politique et économique du pays. Le “ Berlusconi ” thaïlandais saura-t-il maîtriser son pouvoir et conserver la démocratie ?

    Texte :

    La puissance et la gloire. La fortune et l'amour du peuple. A 55 ans, Thaksin Shinawatra a tout ce dont rêvent les hommes ambitieux. Le 6 février, l'homme le plus riche de Thaïlande a remporté une victoire électorale sans précédent dans l'histoire de la démocratie thaïlandaise. Son parti, Thai Rak Thai – les Thaïs aiment les Thaïs – a soufflé la grande majorité des sièges de l'Assemblée nationale pour la seconde fois consécutive. Avec près de 376 sièges sur 500, il a pu former seul le gouvernement, une première pour un pays habitué aux coalitions.
    “ Après le tsunami, voici le Thaksunami ! Cette deuxième vague sera encore plus meurtrière que celle qui a dévasté Phuket le 26 décembre. Thaksin va devenir un dictateur élu, c'est terrible pour notre pays ”, se désole en privé Kavi Chongkittavorn, directeur éditorial de The Nation, quotidien en anglais très critique du Premier ministre. Et pourtant, les tendances autocratiques du nouvel homme fort de la Thaïlande ne l'ont pas empêché de séduire sept électeurs sur dix. Au premier abord, Thaksin semble avoir entendu les voix qui expriment une crainte de le voir dériver vers un pouvoir absolu issu des urnes. « J'ai la volonté que chacun participe [au processus politique] et je suis prêt également à subir l'examen du peuple », a-t-il précisé dès que sa victoire a été connue le 6 février.

    Après avoir passé quatre ans à “ réparer ” le pays, Thaksin entend consacrer son second mandat à “ construire ” un Etat moderne, en s'engageant notamment dans une politique de grands travaux d'infrastructure. Mais ses tentatives pour contrôler les médias et son approche musclée de la lutte contre la rebellion islamiste dans le Sud ou les trafiquants de drogue – 2500 morts en 2003 – ont fait du chef de gouvernement le mieux élu de la région la cible de choix des défenseurs de la démocratie.
    Ce petit homme au visage plat et régulier, avec la raie sur le côté et le sourire contraint qu'offrent parfois les cinquantaines ordinaires, a bâti deux véritables empires en moins de vingt ans. Le premier, Shin Corp., est un conglomérat spécialisé dans les télécommunications – satellites et téléphonie mobile. Pour des raisons constitutionnelles, Thaksin en a transféré les parts à ses proches parents. Selon une dernière estimation, le clan Shinawatra pèserait aujourd'hui en bourse 31,54 milliards de bahts, soit 645 millions d'euros. La somme atteindrait deux milliards d'euros en y ajoutant l'ensemble de leurs valeurs. Le chef de famille, malgré son emploi du temps surchargé, décide toujours des stratégies commerciales de l'une des holdings les plus performantes du royaume.
    Son deuxième empire n'est autre que le Thai Rak Thai, parti de 11 millions de membres, soit un électeur sur quatre. Fondé en 1998 dans le but avoué d'amener Thaksin Shinawatra au pouvoir, le TRT est une machine à gagner des voix, contre laquelle les partis traditionnels se sont brisés les poings. Son programme ouvertement populiste, basé entre autres sur l'accession des plus pauvres au crédit et les visites hospitalières à moins d'un euro, a recueilli l'enthousiasme des foules. La croissance économique retrouvée - 6% en 2004 – assure une certaine marge de manœuvre au gouvernement. Certains partis, à bout de souffle ou sentant le vent tourner, ont choisi de fusionner avec le TRT. D'autres, comme ses principaux opposants du Parti démocrate, font de la figuration. « Il faut être réaliste : le TRT a tenu ses promesses électorales. L'économie thaïlandaise est comme sous perfusion de stéroïdes, autrement dit les mesures populistes du gouvernement. Elle aura désormais du mal à s'en passer. Il semble d'ailleurs que certains gouvernements de l'Asean s'embarquent sur le même chemin. Mais seul l'avenir dira où nous mènera ce nouveau style asiatique de gouvernement », ne peut que s'interroger le Dr. Buranaj Smutharaks, directeur de la communication du Parti démocrate.
    “ Le TRT, c'est comme le club de football de Chelsea en Angleterre. Ils ont tous les moyens, peuvent acheter et employer n'importe qui ”, affirme de son côté Kobsak Chutikul, ancien député. “ Mais j'ai voté pour Thaksin, car il a réussi le tour de force de dicter sa politique aux bureaucrates qui dirigeaient le pays en sous-main depuis des décennies. ”
    Jakrapob Penkair, porte-parole du gouvernement, confirme la recette gagnante du TRT : « Nous nous sommes lancés dans ces politiques dites « populistes » parce que non seulement elles fonctionnent, mais aussi parce qu'elles nous ont permis de redéfinir la position de Premier ministre. Auparavant, ce dernier n'était que le secrétaire des bureaucrates et les universitaires avaient pris l'habitude de dire au gouvernement ce qu'il devait faire. Changer tout cela nous a pris quatre ans. »
    Si Thaksin Shinawatra a su si facilement retourner ce système de pouvoirs, c'est qu'il le connaît mieux que quiconque. Le Premier ministre est né dans la soie en juillet 1949. Au sens propre du terme, puisqu'il est issu d'une influente famille de négociants en soieries, d'origine chinoise, installée depuis quelques générations dans la ville de Chiang Mai.
    Tout en participant à la gestion des affaires familiales dès l'âge de 16 ans, il entre à l'école de police, dont il sortira major en 1973. Le jeune officier y fait sienne la devise des forces armées : “ Rien n'est impossible. La mort vaut mieux que la défaite ou l'échec ”. Il poursuit ensuite ses études aux Etats-Unis, où il obtient un doctorat en justice criminelle à Huntsville, au Texas. Pour y gagner sa vie, il livre des journaux et travaille dans un fast-food.
    Jusqu'en 1987, le futur Premier ministre combine ses fonctions de représentant de la loi, à Bangkok, avec la gestion de ses affaires personnelles. En 1986, il réalise le coup qui lance véritablement sa carrière : la vente d'ordinateurs à la police par l'homme d'affaires Thaksin selon un plan décidé par le policier Thaksin ! Et c'est ainsi qu'il construit rapidement sa fortune, en obtenant des concessions de l'Etat dans le domaine des télécommunications. “ La politique et les affaires sont inséparables, comme la terre et le soleil ”, confiait Thaksin en 1992 à Chris Baker et Pasuk Phongpaichit, auteurs d'un récent ouvrage* sur le mélange des genres pratiqué par le milliardaire.
    Thaksin Shinawatra est un homme de défis, un manager dans l'âme, qui ne cesse de se fixer des objectifs. Lorsqu'il décroche, en 1997, son troisième portefeuille de ministre, il s'engage à faire disparaître en six mois les embouteillages à Bangkok. Ses piteux résultats lui vaudront bien des moqueries dans la presse et au sein de la classe politique.
    En tant que Premier ministre, il continue aujourd'hui à appliquer la même méthode. Il y a un an, au début de la rebellion islamo-indépendantiste dans le Sud du royaume, il donne deux mois aux forces de l'ordre pour ramener le calme. Un peu plus tard, trente jours devront suffire à ses ministres pour éradiquer la grippe du poulet qui menace la puissante industrie agro-alimentaire du royaume.
    Si ces objectifs ne sont pas atteints, Thaksin a désormais trouvé une recette pour ne plus perdre la face : il fait diversion et occupe la Une. Chaque semaine, son gouvernement lance une nouvelle idée, annonce une réforme ou un nouvel accord de libre-échange.
    Fin avril 2004, au plus fort de la crise dans le Sud, après la mort d'une centaine de séparatistes dans des attaques de postes de police, Thaksin se pique d'investir dans le club de Liverpool. Argent public ? Argent privé ? Thaksin et ses proches semblent hésiter. Les journalistes thaïlandais, dont la passion pour le football anglais est inégalable, s'emballent et relèguent aux pages intérieures le fiasco sécuritaire qui touche les trois provinces proches de la Malaisie.
    Dernièrement, l'effroyable tsunami, qui a fait plus de 5000 victimes dans le royaume, a donné au milliardaire des télécoms l'occasion de démontrer pendant des dizaines d'heures à la télévision son approche dynamique de la politique. Multipliant les visites sur les lieux de la catastrophe, limogeant le directeur de la météorologie nationale, jouant sur la corde nationaliste en refusant haut et fort une aide financière internationale, le Dr Thaksin a rassuré une population déboussolée par les événements. Au passage, il a également réussi à faire oublier pour quelque temps l'insurrection islamiste qui bout à l'extrême Sud du pays et les accusations de népotisme dont il fait l'objet : les avoirs de la famille Shinawatra, a-t-on appris début janvier, ont augmenté de 70% au cours des douze mois précédents...

    Outre sa force de conviction peu commune, le leader du Thai Rak Thai s'est toujours appuyé sur des réseaux. Mais c'est son épouse, Pojaman Damaphong, qui a joué le plus grand rôle dans sa carrière. Modeste, toujours dans l'ombre de son mari, elle est pourtant sa première conseillère. « Je ne vais pas perdre la boule et devenir un dictateur. Le peuple thaï peut se rassurer : ma femme me garde les pieds sur terre », a confié Thaksin à la presse il y a deux ans. « Un dicton thaïlandais affirme que “ ceux qui ont peur de leur femme prospèrent ”. Thaksin doit en être la preuve vivante », s'amuse un observateur occidental.
    Si ce passionné de golf et de football a un cœur, c'est à sa famille qu'il le montre. Pojaman et Thaksin se sont connus adolescents, mariés en 1976 et sont aujourd'hui parents d'un garçon de 24 ans et de deux filles de 22 et 18 ans. Ayant reçu de leur père l'essentiel des parts de Shin Corp. en 1997, ces trois jeunes gens figurent parmi les plus riches d'Asie.
    Pour enseigner “ la valeur de l'argent ” à la plus jeune, Paethongtan, le fier papa n'a rien trouvé de mieux l'an dernier que de l'envoyer travailler dans un MacDonald de Bangkok, qui fut aussitôt envahi par les journalistes ! La démonstration par l'exemple culinaire semble d'ailleurs une constante chez le Premier ministre thaïlandais. On ne compte plus les fois où il est apparu à la télévision en train de “ cuisiner pour le peuple ”. Il fit, dit-on, de succulents beignets de poulet pour inciter à la consommation de volaille pendant la crise de la grippe aviaire début 2003.
    Le clan Shinawatra-Damaphong, un réseau de cousinage et d'amitiés au sein des forces de l'ordre et du monde des affaires, a également bien profité de l'arrivée au pouvoir de Thaksin. Son cousin, Chaisit, a pris la tête de l'armée de terre et son beau-frère, Priewphan Damapong, est devenu chef adjoint de la police nationale.
    “Dans la version Thaksin du contrat social, le “peuple” existe seulement pour remettre ses droits dans les mains du gouvernement et attendre que celui-ci veuille bien lui fournir les bienfaits de sa politique », expliquent Chris Baker et Phasuk Phongpaichit dans leur récent ouvrage.
    Car il est vrai que le Premier ministre thaïlandais a beaucoup de mal à supporter les critiques. Cela le rend extrêmement nerveux, à tel point qu'il s'est lancé à plusieurs reprises dans des diatribes enflammées contre la presse. Au début de son premier mandat, le gouvernement Thaksin a cherché à nuire au travail des journalistes étrangers, en faisant interdire notamment un numéro de The Economist et menaçant d'expulsion deux correspondants de la Far Eastern Economic Review. En sus de la maîtrise des ondes – Thaksin contrôle les médias électroniques gouvernementaux ainsi que la seule chaîne TV hertzienne privée, ITV - le « Berlusconi » thaïlandais a tenté de s'attirer, avec plus ou moins de succès, les bonnes grâces de la presse écrite, souvent par le biais d'achats publicitaires des ses entreprises ou des agences d'Etat. « J'ai une bonne connaissance de la philosophie démocratique, alors ceux qui en savent moins [que moi], arrêtez s'il vous plaît de parler trop... Je ne suis pas un homme fou de pouvoir... », expliquait-il sans rire à la presse en novembre 2002.
    Le peuple thaïlandais, s'il soutient aujourd'hui sans complexe le politicien milliardaire et ses amis, n'est sans doute pas prêt à perdre entièrement le droit de critique sur ses élus. Malgré tous ses efforts, nul doute que Thaksin Shinawatra continuera à entendre des voix, venues d'en haut et d'en bas, pour lui rappeler qu'il doit son mandat au peuple.
    “ Pour se calmer quand il est critiqué, il délaisse ses livres sur le monde des affaires et nous envoie chercher d'urgence un ouvrage sur le bouddhisme ”, raconte Jakrapob Penkair, porte-parole du gouvernement. Ceux qui craignent que le deuxième mandat de Thaksin n'accentue son autoritarisme savent dorénavant quel cadeau lui faire...
    François Tourane

    *Thaksin, The Business of Politics in Thailand, Silkworm Books, Bangkok, 2004.

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